Souvenirs de la Zone #2

Le village des nouveaux

La Zone… C’était donc à ce monde que j’appartenais ?! Il fallait le croire. Les souvenirs profondément enfouis qui avaient rejailli à la seule évocation de la catastrophe de la centrale ne pouvaient appartenir qu’à moi. Désemparé, je bredouillais quelques mots à l’adresse de Sidorovich avant de quitter son abri. Alors que je remontais vers la surface, sa voix, rieuse, résonna à mes oreilles :

« Va voir Loup. Il te donnera des informations et une arme. Cadeau de la maison. »

Il me semblait bien satisfait de lui-même mais après tout, n’avait-il pas toutes les raisons de l’être ? Ma mémoire envolée, je n’étais plus qu’un petit pion, prêt à répondre à la moindre de ses sollicitations, pourvu qu’elles entretiennent l’espoir de me faire recouvrer mes esprits. Ma vie venait de faire l’objet d’une transaction rondement menée mais, à cet instant, je n’y pensais pas. Seul m’importait, justement, la possibilité de déterrer d’autre fragments de ma mémoire.

Je retrouvais Loup tranquillement adossé contre une vieille bâtisse au cœur du village. Il m’attendait. Je lui expliquais rapidement ma situation et l’accord que j’avais passé avec Sidorovich. Rien de tout cela ne parut l’étonner et avant de parler affaire, il prit le temps de m’expliquer ma situation un peu plus clairement que ne l’avait fait Sidorovich.

« Pour améliorer tes chances » dit-il.

C’est ainsi que j’appris que le village dans lequel je m’étais réveillé cette nuit était situé à une trentaine de kilomètres au Sud de la centrale nucléaire, non loin du cordon de sécurité. Cette proximité valait d’ailleurs à ce secteur le nom de « Cordon ».

Lorsque je m’inquiétais de la présence des militaires auxquels n’avait pu échapper notre présence dans ces ruines, Loup me répondit simplement qu’il avait passé avec eux quelques accords « mutuellement profitables ». Il me déconseilla cependant de trop m’approcher des patrouilles armées et du point de contrôle.

« Ils tirent à vue, il faut bien maintenir les apparences n’est-ce pas ? »

Humour de Stalker ?

Hormis cela, la zone était qualifiée de « sûre » ce qui signifiait simplement pour les Stalker que les anomalies mortelles et les poches de radiations n’étaient pas trop nombreuses. Il n’y avait donc qu’à se préoccuper des chiens errants et des bandits qui, parfois, menaient des raids dans le secteur. Loup suspectait d’ailleurs ces derniers d’être à l’origine de la disparition de Nimble et un petit groupe d’éclaireurs venait de lui signaler par radio une activité inhabituelle dans un ancien parking non loin du village. Peut-être était-ce là que les bandits retenaient Nimble ? J’allais devoir retrouver les éclaireurs de Loup pour en savoir davantage, mais je ne me sentais pas encore prêt à quitter le village. Il me fallait un peu de temps pour faire le point sur ma situation, trier les émotions qui s’affrontaient en moi ainsi que les bribes de souvenirs qui surgissaient sporadiquement du fond de mon inconscient.

Je dus rappeler avec insistance à Loup que Sidorovich l’avait payé (du moins c’est ce que je supposai) pour qu’il me remette une arme et ce ne fut que de mauvaise grâce qu’il accepta de me donner un vieux Makarov et deux petites boîtes de balles.

Je trainais une heure ou deux dans le village, observant la nature qui s’étendait au-delà des vieilles clôtures, interrogeant les Stalkers que je croisais. Je ne retirais pas grand-chose de ces conversations : beaucoup de récits contradictoires, de légendes ou de semi-vérités. Personne ici ne semblait vraiment connaître la Zone et chacun paraissait vouloir conserver jalousement le peu de connaissance durement acquise pour lui-même. Régnait un climat de méfiance et, pourtant, chaque jour, les Stalker se retrouvaient au coin du feu pour se raconter ce que c’était que d’être un chasseur d’artefacts. La plupart d’entre eux n’étaient pas là depuis longtemps et tous, sauf les plus timorés, parlaient de s’enfoncer un jour vers le cœur de la Zone, à la recherche des champs d’artefacts dont parlaient les rumeurs.

La matinée touchait tout juste à sa fin mais je me sentais déjà épuisé. En dépit de tous mes efforts, la porte de ma mémoire restait verrouillée et mon corps ne s’était pas encore remis de ses récentes blessures. J’avais besoin de dormir un peu aussi je retournais dans « ma » cave.

Je me réveillais de ma sieste une heure plus tard, les idées claires. Je restais encore incapable de me souvenir de mon nom, mais la Zone devenait de plus en plus présente dans mon esprit, ses dangers, ses trésors… Je devais y retourner. J’étais habité par l’étrange assurance que c’est elle qui me rendrait ma mémoire.

Il était temps de commencer mon voyage, mais j’aurai besoin d’informations et d’équipement et cela, Sidorovich pouvait me le procurer. A condition que je fasse son sale travail, à condition que j’aille chercher Nimble.

Midi était à peine passée lorsque je quittai mon refuge, attiré à l’extérieur par des rires et une odeur de viande rôtie. Quatre Stalker étaient réunis autour d’un petit feu de camp au milieu pour s’échanger nourriture, boisson et ragots. Drôle d’ambiance. Tout cela paraissait déplacé au milieu de cette désolation radioactive mais ici aussi, en dépit des dangers, la vie faisait son chemin. Un instant plus tard, l’un d’eux m’invita à les rejoindre d’un geste de main et je me retrouvais bientôt à troquer avec eux un peu de pain et de viande grillée contre quelques balles (c’était alors ma seule monnaie d’échange et elle fut largement acceptée). J’en profitai pour examiner le pistolet que m’avait remis Loup. Un Makarov. L’arme ne payait pas de mine mais elle était en bon état, hormis quelques rayures sur la culasse et des marques d’usures sur la poignée. Une rapide inspection révéla une mécanique en bonne condition et bien graissée, signe que son ancien propriétaire en avait pris soin. Je garnis le magasin avec huit cartouches et déversais le reste de ma petite réserve de balles – une vingtaine – dans une des poches de ma parka avant de jeter au feu les boîtes vides. A l’évidence, ce n’était pas la première fois que je tenais une arme et c’est sans réfléchir que j’avais démonté puis remonté les quelques pièces qui constituaient le Makarov. Que fallait-il en penser ? Devais-je m’inquiéter de ces connaissances qui se manifestaient de manière inconsciente ? Je n’en savais rien, toutefois je ne pouvais m’empêcher de tenir fermement la crosse de mon arme et son contact avait quelque chose de rassurant.

Il était temps.

Je gagnais la route à l’extérieur du village et me dirigeais vers le nord, en direction du vieux parking dont Loup m’avait grossièrement indiqué la position. C’était une belle journée, nous étions, je m’en souviens bien, le 1er mai 2012. Toutefois, rien n’incitait à la rêverie. Le vent charriait jusqu’à moi des bruits étranges, indéfinissables… et d’autres clairement identifiables mais tout aussi inquiétants. Des grognements, des cris… On m’avait mis en garde contre les meutes de chiens errants. Le silence revint. Je continuais de longer la route défoncée vers le Nord lorsque le bruit d’un rotor hurlant déchira l’air. Je plongeais à terre et rampait dans les fourrés, cherchant à fuir une menace invisible. Je trouvais une cachette de fortune entre un buisson aussi touffu qu’épineux et un conteneur métallique abandonné lorsqu’un hélicoptère de combat survola ma position. Les militaires. Une patrouille aérienne. Elle filait vers le Sud, vers l’extérieur, et le bruit de son moteur s’estompa rapidement alors que l’appareil disparaissait à l’horizon. Je me relevais péniblement, déchirant ma veste sur les épines broussailleuses, pestant contre la boue qui maculait mes vêtements. C’est à ce moment que les gémissements de Tolik parvinrent à mes oreilles.

Le Stalker gisait au sol, blessé, à quelques mètres seulement de moi. Il me suppliait… Je trouvai sur un cadavre non loin un petit nécessaire de soin : des anti-douleurs, quelques pansements et de l’alcool. J’administrais au blessé un dose de morphine et bandais rapidement ses plaies. Ses blessures, coupures et contusions, bien qu’impressionnantes, ne lui seraient pas mortelles. Il avait eu beaucoup de chance.

Après avoir bu une longue rasade d’alcool, il parvint à maîtriser ses tremblements et il put enfin répondre à mes questions. Il s’appelait Tolik et connaissait bien Nimble. Eux et un troisième Stalker – le cadavre tout proche – se dirigeaient vers le village des nouveaux lorsqu’un groupe d’une demi-douzaine de bandits leurs étaient tombés dessus. Ils avaient battu Tolik à mort.

« Et Nimble ? » demandais-je.

Sans doute capturé. Tolik se souvenait qu’avant que tout ne tourne mal, Nimble avait tenté d’acheter leur passage contre des informations sur une cache de matériel. Il y avait fort à parier que les bandits avaient dû l’emmener avec eux pour une discussion plus approfondie sur ce sujet.

Je devais me dépêcher de rejoindre les éclaireurs de Loup. Ils ne devaient plus être très loin et je devais absolument retrouver la clef USB de Nimble !

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